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Et après al corro la patata ¿ qué ? Les années 1980, comme le montre l'article de
Joaquín Vidal ne furent guère brillantes. Et ce ne sont ni le ventripotent Paco Ojeda ni le truqueur de première classe que fut Espartaco** qui y ont changé quoi que ce soit. Seul, le généreux Paquirri * fit son « boulot » jusqu'au bout, jusqu'à ce que le dernier taureau de sa dernière corrida en finisse avec sa vie : « mala suerte de matar cuando el que muere es el torero ». Et pourtant Avispado n'avait rien d'un de ces taureaux encastados que les Ortega, Bienvenida, Villalta, El Estudiante, Armillita, Lalanda, et autres Niño de la Palma durent affronter dans les années 1920 puis 1930. Que serait-il advenu de José Cubero El Yiyo si un soir du mois d'août 1985 à Colmenar Viejo… ?
Les années 1990 ont vu l'apparition de celui qui aurait pu être un grand, je veux bien
sûr parler d'Enrique Ponce. J'ai toujours de la famille à Chiva alors mon cœur a tendance à être plus indulgent avec lui, mais le bétail combattu n'est plus que l'ombre de ce qu'il fut et les rares toros encastados qui survivent encore dans les rares élevages « braves » ( Je pense à ceux de José Escobar ou Cebada Gago ), sont réservés aux seconds couteaux, les dimanches d'août à las Ventas, où des malheureux se las juegan un dimanche après l'autre, sans espoir d'être « reconnus », car malgré leur bonne volonté ils n'ont pas les qualités nécessaires pour combattre et surtout dominer ce type d'adversaires.
Ces taureaux là, los figurines, las figuritas, no los quiren ver ni en pintura. Pas
plus Ponce que le Juli ou encore le très prometteur José Tomás. Alors pourquoi ? Mais pourquoi voulez-vous donc que ces figuritas prennent le risque d'affronter des animaux que le public d'aujourd'hui à 95% ignare ne différencie pas, ou si peu des autres ? On préfère les corridas faciles avec des toros, jilitontos, ovejunos y papanatas, donc un bétail indigne d'un art si noble. A ces débuts, on a dit et écrit que Ponce était défaillant avec l'épée. Or, il a très vite montré que s'il le voulait, la suerte suprema n'avait aucun secret pour lui. Mais puisque le public ne l'exige pas de lui, pourquoi prendre des risques ? La suerte suprema n'est plus depuis longtemps qu'un simulacre. La suprématie est aujourd'hui à la muleta ( et encore l'immense majorité des toreros s'est-elle transformée en pegapases ) rarement à l'épée. On tue le taureau comme on peut, pas comme il se doit ; le plus souvent on l'assassine. Los toros mueren porque la puñaladas matan ¡ No es pintar como querer ! (Martínez de León ).
Les chroniques de Joaquín Vidal, ou de Pau Nadal dans El País commencent
invariablement par : toros ínvalidos, sospechosos de cuernos ( l'afeitado en plus!), inhábiles para la lidia, anovillados, moruchos, desmochados, que se caen al salir de los chiqueros...
Et que dire, après avoir évoqué les pauvres animaux qu'on lâche dans les arènes, de
l'attitude des hommes ! Toreros, public et présidents même. Le 24 avril de cette année 2001, Joaquín Vidal, écrivait d'un ton moqueur au sujet d'une corrida de la feria de Sevilla, dans un article intitulé : ¡Que no se repita ! ( Que cela ne se reproduise plus !) :
« Dans la corrida il devrait y avoir un tribunal d'aficionados pour juger ceux qui
transgressent le bon sens, surtout les casse pieds qui nous enquiquinent avec leur toreo fadasse, pour leur infliger des sentences exemplaires. Par exemple : l'exil sans grâce possible, sauf à faire amende honorable ».
« On dit de la corrida que c'est le spectacle le plus démocratique parce qu'il dépend
du verdict populaire, mais c'est faux . Le public, on se moque de lui. On le trompe avec un succédané de toro et de toreo, on se sert de lui pour réclamer des oreilles à tout va, et avec ça, la fraude est légitimée ».
« Les pères de la tauromachie qui inventèrent ce spectacle ont aussi créé l'arbitre
justicier qui devait garantir l'équilibre de tous les éléments qui constituent la fiesta, public inclus, et cet arbitre on l'appela le président. Mais il leur a filé entre les doigts. Le président et sa fonction modératrice ont fonctionné pendant des lustres. Jusqu'au jour où quelques sans vergogne prirent le pouvoir, avec la complicité d'une administration et d'une police corrompue, supprimant les sanctions justifiées et la garantie de l'honnêteté, par le simple fait de placer dans le palco l'idiot du village. Et voilà la fiesta dans l'état où elle est aujourd'hui : en ruines ! » J.Vidal, El País.
Quelle diatribe n'est-ce pas ? Mais ce n'est pas tout. Los figurines se croient eux
aussi tout permis : Feria de Guadalajara septembre 2000, titre de l'article de J.V : « Los malos modos ».
« Le 15 septembre, c'est El Juli qui a ouvert le feu. D'après des témoins qui l'ont
entendu, il a insulté le président à plusieurs reprises depuis le ruedo, puis avec une attitude provocante, il lui fit le brindis du taureau et, pour se payer sa tête lui lança la montera dans la loge ! Si cela s'était produit autrefois le Juli aurait compris sa douleur. Autrefois un torero qui se comportait de la sorte ne s'en serait pas tiré sans encombre. Et si c'était avec le public encore moins ! Lors de la corrida d'aujourd'hui Curro Vázquez (grand espoir du début des années 1970) à plusieurs fois traité de voyou, un spectateur qui lui reprochait de ne pas s'être porté au secours d'un de ses peón en situation de danger ». Mais personne n'a réagi, ni le président, ni le public.
J.V continue : « La fraude est devenue chose naturelle. Parlons clair : 90% des oreilles
– on pourrait même dire 100% - les figuritas les coupent à des toros mochos et totalement invalides. Voilà où en est la fiesta »
Asco, naúseo y porquería feria de Grenade 2000, titre de l'article de Juan Ortega,
El País.
Et je continue! : « ¡El día que los tribunales de justicia entren de lleno en el
mundillo y sus conexiones mafiosas, se va a armar la de dios! J.V.El País. » Traduction pour les hispanisants un peu hésitants – traduction qui respecte plus l'esprit que la lettre - : « Le jour où la justice va fourrer son nez dans le mundillo et ses connexions mafieuses, ça va barder ! »
Et avant Al corro la patata ? Laissons de côté les années 1980 dont nous avons déjà
parlé et qui ont vu la mort tragique du seul torero à peu près honnête de la décade. Les années 1970 furent des années de « vaches » maigres. Et pourtant une loi de 1969 aurait pu remettre le toreo sur les bons rails. Cette loi, faisait obligation pour les éleveurs, au moment de la ferrade, de marquer au fer rouge, sur le haut de la cuisse droite de l'animal, les deux derniers chiffres de l'année de naissance de chaque taurillon. Donc, plus de tricherie possible sur l'âge des animaux. Hélas ! cette loi n'a jamais vraiment été appliquée, puisque aucun contrôle n'a jamais eu lieu dans les ganaderías.
Aujourd'hui en 2001, vous pouvez être certains, qu'un animal qui porte le millésime 97
sur le "cul" est né au moins un an plus tard …La seule façon efficace de contrôler l'âge des animaux, est de comparer post mortem ( mais il est alors un peu tard…) dans le desolladero, la dentition des taureaux morts avec celle d'un mufle naturalisé. Antaño, une fois la corrida terminée, le président se donnait la peine de descendre de sa loge pour effectuer lui-même ce contrôle et les contrevenants étaient lourdement sanctionnés. De toutes les façons, la loi de 1969 n'aurait certainement pas pu empêcher la dégénérescence de nombre d'élevages de se poursuivre. A force de rechercher par des croisements stupides et inefficaces, à obtenir un taureau qui passera et repassera devant la muleta autant de fois qu'on le lui "demandera", on finit par obtenir des moruchos invalides et sans la moindre caste ni bravoure. Des élevages de grande renommée sont aujourd'hui à l'agonie tel celui de Pablo Romero. Miura même, n'est plus qu'une ganaderia comme les autres, si l'ont fait exception et encore pas toujours, du trapío des animaux qui n'est qu'une qualité insuffisante dans un élevage "brave" aussi célèbre.
C'est au début des années 1970 qu'on a assisté aux retraites définitives (ou presque)
de toreros de renom tels: Santiago Martín "El Viti", Diego Puerta, et surtout Paco Camino. J'écris surtout Paco Camino, car Paco aurait pu s'il l'avait voulu devenir le quatrième grand Maestro du 20° siècle. Son indolence, parfois son manque de volonté, ne lui ont pas permis d'accéder à ce rang. Et pourtant, bien des détails du personnage ou de sa carrière le rapprochent de la figure historique que fut Joselito. Muletero à la puissance exceptionnelle, sens inné de la lidia, précocité (alternative à 19 ans), capacité à triompher des animaux les plus difficiles. Enfin, nul ne pouvait mieux que lui ( et surtout pas Ordóñez ) donner une idée de la beauté du coup d'épée, lorsqu'il se décidait de lui apporter, avec lenteur, une grande perfection.
Sa plus grande tarde eut lieu, sans aucun doute, le 4 juin 1970 à Madrid. J'ai eu la
chance inouïe d'assister à cette corrida en compagnie de mon ami Don Eloy.
Après une San Isidro ( sans Camino ) au cours de laquelle le bétail combattu fut la
cause de broncas mémorables et l'occasion pour la Andanada 8 d'acquérir sa renommée ( Aujourd'hui il semblerait que ce soit le tendido 7 qui ait pris le relais ), Paco Camino fit seul, à la tête de sa cuadrilla, le paseillo de la corrida de Beneficencia .
L'avant veille, Don Eloy avait fait la queue de 4 heures du matin à 14 heures, et
encore à un point de revente et non pas aux taquillas officielles, pour que nous puissions avoir des places. Toutes mes économies d'étudiant y étaient passées, mais comme l'aurait dit le regretté rugbyphile Roger Couderc: quand un aficionado a vu ça, il peut mourir!
Les taureaux appartenaient aux élevages de Juan Pedro Domeq, José Luis
Osborne, Pablo Romero et Miura . Tous étaient magnifiques (ce qui prouve que les bons taureaux quand on les cherche…), comme si chaque ganadero avait voulu entrer en compétition avec les autres comme c'était courant autrefois. Tous furent bravos, encastados et durs. Paco administra à chacun d'eux la lidia ( j'écris bien la lidia ) appropriée. Tous furent, après d'excellentes faenas de muleta, estoqués de façon exemplaire. Je découvris ce jour là, la beauté de l'estocade a un tiempo dont Don Eloy m'avait tant parlé et dont le grand spécialiste fut Frascuelo au 19° siècle. Au 5° il fit un quite par chicuelinas absolument sublime. C'est ce jour là aussi que j'ai compris qu'il y a des toreros de ¡Olé! et des toreros de ¡oooolé! Et Camino appartenait sans le moindre doute à cette deuxième catégorie.
Cinq oreilles ( 5 seulement direz-vous ?) salida a hombros après d'interminables
ovations et tours de pistes. On en avait mal aux mains d'applaudir. Don Eloy écrasa une petite larme, il venait sans aucun doute de revivre les heureux moments de sus años mozos.
Le lendemain un quotidien madrilène titrait sous une magnifique photo de Camino
attendant la sortie de son taureau assis sur el estribo : « ¡ Como Guerrita y José ! »
Un an plus tôt lors de la feria de Santiago à Valence, j'avais assisté à une corrida au
Cartel de rêve: Ordóñez, Puerta, Camino. Arène comble, bien entendu. Mais corrida décevante car au bétail plus que douteux. Toutefois, le 6° animal ayant accroché Camino au point de lui arracher la chaquetilla, Paco termina sa faena en chemise et de la plus belle façon qui soit, en citant de face (le toreo de perfil n'a jamais permis d'exécuter le vrai toreo: mandar, templar, cargar la suerte ) un animal devenu particulièrement dangereux. Le public éprouva alors une telle angoisse, une telle admiration, qu'après une salve de ooolés, le silence se fit brusquement dans l'arène pour ne pas troubler l'artiste. C'est alors qu'une voix anonyme (l'humour espagnol est parfois féroce) se mit à hurler: ¡Ordóñez, aprende !
Dans le courant de l'hiver 1971, le "Club taurin Ile de France " - aujourd'hui disparu -
organisa une projection sur la corrida dans une salle du quartier Montparnasse à Paris, projection commentée par le célèbre Paco Tolosa. L'essentiel du reportage montrait une faena réalisée par Antonio Ordóñez, quelques années plus tôt, lors de la feria des vendanges à Logroño. Le nombre incalculable de naturelles données à un animal "monté sur rails" était franchement ennuyeux et enlevait toute beauté à cette passe fondamentale de la faena de muleta. A l'époque de Juan y José après avoir donné 5 à 6 passes de la main droite et à peu près autant de la gauche (ou le contraire suivant le caractère de l'animal) il fallait vite "dégainer" l'épée face à des animaux que aprendían mucho y rápido, si on ne voulait pas se faire "embrocher".
Le 30 juillet 1971 fut pour moi une date historique: c'est la dernière fois que j'ai mis les
pieds dans une arène, celle de Valencia encore une fois pour la feria de Santiago. Face au 6° taureau, de Pablo Romero, Paquirri connut sûrement un des plus grands triomphes de sa carrière.
C'est aussi dans les années 1970, exactement en 1971 et 1974 que José Mata et
José Falcón, deux seconds couteaux, payèrent de leur vie le fait de ne pas pouvoir faire autrement que d'affronter les taureaux que les figuras ne voulaient pas voir. Depuis, le découragement m'a peu à peu envahi et je n'ai vraiment pas envie de jeter 5 à 600F par la fenêtre pour voir des payasadas. L'Espagne cache des milliers de trésors que je n'ai pas encore fini de découvrir (Allez donc visiter le Maestrazgo dans le nord de la province de Castellón !) alors, la corrida attendra.
Les années 1960 furent celles du "Cordobés" et du novillo-toro. Totalement
inexistant à la cape, franchement nul muleta en main, plus que réservé avec l'épée, il subjugua le public de ces années là (public qui avait commencé à déserter les arènes à la fin des années 1950, écœuré par les abus) par son salto de la rana et autres pitreries. Son seul mérite: avoir attiré dans les arènes des gens qui n'y mettaient jamais les pieds. Puerta, Camino, El Viti, Ostos, et un peu plus tard Paquirri firent honnêtement leur travail.
La décade précédente, les années 1950, fut celle de Ordóñez et Luis Miguel
Dominguín. Je n'ai jamais apprécié ni l'un ni l'autre! Hurlez tant que vous le voudrez, c'est comme ça! L'arrogance du bellâtre Luis Miguel m'a toujours irrité. Je lui reconnais certes, bien que madrilène et froid, une certaine élégance, mais quels animaux a-t-il combattus lui aussi? Et puis, cette sale manie (appelée à prospérer)de sauter à pointe des pieds joints pour provoquer la charge du taureau au moment des banderilles, quelle vulgarité! D'autres, depuis frappent le sol du pied pour exciter un animal hésitant, El Cordobés flanquait carrément des coups de pieds al trasero des novillos qu'il "affrontait...
On a souvent dit ou écrit que Antonio Ordóñez fut un grand estoqueador. A voir!
Cañabate (pourtant grand admirateur d'Antonio) à qui "on ne la faisait pas", découvrit très vite ce qu'il appela: el rincón de Ordóñez. Avec certes beaucoup d'habileté, Ordóñez logeait systématiquement l'épée un peu à côté - donc qu'on le veuille ou non de façon défectueuse - del hoyo de las agujas, ce qui lui permettait d'obtenir un effet rapide, spectaculaire, voire foudroyant, sans que les risques pris fussent énormes.
Non, pour moi, petit franchute prétentieux, le torero de la décade fut sans aucun
doute Antonio Bienvenida ( Antonio Mejías Sánchez) dont la carrière avait débuté dix ans plus tôt en 1940. Un toreo particulièrement profond, un amour propre jamais pris en défaut, il eut en plus l'audace et le courage de dénoncer sur les ondes de Radio nacional le scandale de l'afeitado, allant jusqu'à refuser d'alterner avec ceux qu'il soupçonnait de tricherie. Depuis le début des années 1940 l'afeitado sévissait comme une véritable maladie, à la demande même des impresario des « grandes vedettes » dont Marcial Lalanda, ancien torero et apoderado de : Antonio Ordóñez !! La spécialité de Bienvenida était le cambio exécuté d'une seule main, muleta repliée ( vieille suerte recueillie par son père) suivi en général d'une série de merveilleuses naturelles. Cette suerte lui valut sa plus grave blessure (au ventre…) face à un animal incertain de Trespalacios , dans les arènes de Barcelone. Antonio était le 7° d'une dynastie née en 1867 avec Manuel Jiménez Luján et dont Manolito frère aîné d'Antonio fut certainement le plus célèbre et le plus doué. Alors qu'il rivalisait avec le plus grand bonheur avec Domingo Ortega, un cancer au poumon foudroyant emporta Manolo en 1938 à l'âge de 25 ans ! Son jeune frère Antonio connut une mort des plus stupides en 1975. Alors que retiré depuis longtemps il participait en aficionado à une tienta, il fut renversé par une vachette. Projeté dans les airs, il retomba sur la tête et fut victime d'une fatale rupture des vertèbres cervicales.
Luis Miguel est décédé en 1996 d'une hémorragie cérébrale, qui laissa un moment
dubitatif le corps médical, au point que le permis d'inhumer ne fut accordé qu'après enquête. Quant à Antonio Ordóñez la plus cruelle des maladies l'emporta deux ans plus tard.
Venons-en maintenant au moment où le crime fut projeté, le complot préparé,
l'assassinat programmé. La guerre civile venait de se terminer, laissant l'Espagne tout entière exsangue. Lorsqu'à l'été 1939 les corridas reprirent avec une certaine régularité, le cheptel de toros bravos avait été décimé ou presque ; soit que les animaux aient été abattus pendant le conflit, par les deux camps pour servir de viande de boucherie – pour les soldats pas pour la population civile rassurez-vous…- soit plus souvent encore que le toro ait été exécuté par des exaltés, qui voyaient en lui le symbole de l'aristocratie et de l'oppression .
La complicité des « nouvelles autorités » aidant ( rien de tel qu'une bonne dictature
pour assurer la « promotion » de la corruption ), on autorisa alors, le combat , en corridas formelles d'animaux de 3 ans pour faire face à la pénurie, alors qu'il eût été si simple et si sage de diminuer le nombre de festejos en attendant que le cheptel se reconstitue. Mais les peseteros gagnèrent la partie.
Et tout le monde, vedettes, apoderados et éleveurs aussi, hélas, s'engouffra dans la
brèche ainsi ouverte. A la fin des années 1940, la férocité et le manque de trapío des animaux sont définitivement consommés. De plus, le public commence à avoir des goûts conditionnés par le sensationnel qui lui est le plus souvent offert. Dès lors ce n'est plus le taureau qui intéresse le public, mais l'homme. L'expression ir a los toros perd alors presque son sens au point qu'il faudrait aujourd'hui la remplacer par une autre, peu académique certes, mais bien plus près de la réalité : ir a los toreros.
Dans les années 1940, les éleveurs pratiquent à la demande pressante des
apoderados et des figuritas deux types de « recettes » : 1°, on élimine systématiquement lors des tientas les vachettes qui font preuve de genio ( trait de caractère particulièrement recherché autrefois), le genio, sens inné de la défense qu'ont certains animaux, qui les rend particulièrement dangereux et donc très difficiles à dominer –sauf par les maestros -. 2° : une sélection qui finit par créer un type de taureau, fait à la mesure d'un torero qui n'a plus à se préoccuper de dominer un fauve, mais d' exécuter avec un animal sans problème, un répertoire réduit de passes de muleta sur lequel se fixent toutes les attentions d'un public qui en vient à dédaigner les autres suertes y compris l'estocade, fondamentale quelques années plus tôt encore.
En diminuant la férocité et la taille des animaux c'est la fiesta tout entière que l'on
« énanise ». La corrida n'est plus alors qu'un spectacle, brillant, coloré, qui satisfait un public non avide d'émotion, comme autrefois, mais de distraction banale, totalement étrangère à ce que fut la corrida de l'âge d'or. Toutefois, le taureau aussi petit soit-il, étant un animal, qui sait à quoi peuvent lui servir ses cornes, un épisode sanglant est toujours possible, mais cet épisode sera dès lors le fait de la stupidité et de l'extrême maladresse, voire de l'excès de confiance d'hommes qui se croient tout permis.
Comment parler des années 1940, sans évoquer le cas Manolete ? Manuel
Rodríguez, fils d'un torero ayant acquis une certaine célébrité dans les années 1910, prit le nom d'artiste d'un père ( décédé en 1917 l'année de sa naissance) qu'il ne connut jamais.
Ses débuts en 1939 passèrent presque inaperçus, avant une confirmation d'alternative
triomphale. Les aficionados éclairés lui firent à ses débuts le reproche de codillear, c'est -à dire de ne pas utiliser la pleine allonge de ses bras. A la frontière entre le classicisme et le trémendisme (influence de son apoderado Camara ), et à l'intérieur d'un répertoire plutôt corto, il fit toujours preuve d'un admirable courage, attendant sans bouger la charge des taureaux. Son toreo de perfil, tactique habile pour "contraindre" les animaux à la charge courte, n'a jamais été bien accepté des puristes, car il impliquait inévitablement un rajeunissement des animaux ou leur alourdissement sous l'effet de piques très longues.
En toréant de profil la trajectoire du taureau est rectiligne et, de ce fait, beaucoup
moins dangereuse pour l'homme qui ne peut, de plus cargar la suerte. Au contraire en toréant de medio pecho, la jambe contraire étant en retrait, on l'avance dès que le taureau charge, l'animal se voyant alors contraint de suivre le leurre en déviant de sa ligne droite. Vient alors le moment de rematar (parachever) la passe, derrière la hanche pour qu'elle ait plus de profondeur et que la trajectoire soit la plus courbe possible. A partir de là, le torero avance la jambe restée en arrière et sera prêt à effectuer une autre passe. En un mot ou presque cargar la suerte c'est faire en sorte que le taureau aille là où il ne veut pas aller. Tout cela bien entendu doit se faire avec temple y mandando. Tout l'art du dominio se résume à cela.
Adoré des foules affamées de l'immédiat après guerre civile, son destin était de trouver
une mort tragique le 28 août 1947 à Linares, dans la très classique suerte de matar que servi par sa haute taille il exécutait toujours à la perfection. Islero, taureau de Miura, avait, a-t-on assuré les cornes "afeitées", mais l'une d'elle pénétrant dans l'artère fémorale, provoqua une terrible hémorragie dont le corps médical ne put avoir raison. Il repose au cimetière San Agustín de Cordoue.
Manolete, fut le 4° et dernier "Calife de Cordoue", les trois premiers ayant été
Lagartijo au 19° siècle, le deuxième Rafael Guerra "Guerrita", le 3° Rafael González : Machaquito au début du 20°.
Dans son La tauromachie, éditions du Seuil, Claude Popelin, écrit:
"La tauromachie est effectivement un art, dans la mesure où elle a pour postulat
de comprendre intuitivement, de dominer et de réduire une bête sauvage, redoutable autant par sa force physique que par la complexité de ses instincts naturels. Elle suppose, outre le courage nécessaire, une application de l'esprit, un ensemble de connaissances acquises, une recherche continue de la beauté du geste ( attention en espagnol « gesto » est un mot très difficile à traduire et surtout pas par « geste » dans le domaine tauromachique) où s'exprime le triomphe artistique torero. Au demeurant, le véritable combat, dont le taureau – aussi dangereux puisse-t-il être –n'offre que le prétexte, est celui singulièrement émouvant de l'homme aux prises avec lui même, pour vaincre sa faiblesse de mortel. »
Une plume, certes beaucoup moins célèbre, mais très avisée, celle de Marjory
Sánchez écrit de son côté dans son site internet (cité dans le chapitre ouvrages à consulter ) :
« La corrida ne se raisonne pas, ne se décortique pas, on la reçoit, on la vit, elle
relève également de notre sens esthétique. Elle nous relie à l'humanité dans nos contradictions les plus profondes, le sang, la mort, oui mais ce n'est pas cela que l'on regarde. C'est plutôt le courage, la fierté, la beauté que l'homme met dans ses gestes pour surmonter sa peur. Elle transforme la mort vulgaire du taureau en un acte dansant, puissant et beau. »
Je suis bien sûr d'accord sur le principe avec tout ce qui précède. Mais cela est
conditionné par la présence dans las plazas du toro-toro pas du novillo toro desmochado et sans la moindre caste ni bravoure ; faute de quoi, tous ces beaux discours ne relèvent plus que de la philosophie de « supermarché ». |
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** J'ai écrit dans le chapitre consacré aux ouvrages à consulter que je trouvais le nouveau Que sais-je ? N° 518
nettement moins bon que le précédent paru trente ans plus tôt. Entre autres erreurs ( et elles sont nombreuses !!), on y confond Espartaco minable petit torero des années 1980, avec Manuel García « El Espartero » rival malheureux de Guerrita puisque tué à Madrid en 1894 par le Miura Perdigón... |
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* Paquirri avait décidé d'arrêter sa carrière après Pozo Blanco
Avispado était son dernier taureau, au premier il avait coupé une oreille...
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