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L'avenir de la corrida




La fiesta pourra-t-elle survivre un peu plus de deux autres siècles comme ceux
qu'elle a derrière elle ? Je suis pessimiste à ce sujet. Je le crois improbable. Qu'on le
veuille ou non, quels que puissent être les goûts passagers des foules qui se rendent
aujourd'hui aux arènes, la
fiesta est basée sur le caractère dangereux du taureau,
vaincu par le courage et l'art de l'homme, et de cette lutte naît une sensation originale,
mélange d'étonnement ému et de plaisir artistique. Cette lutte disparue, la
fiesta se
réduit à un squelette, à une parodie. Si on la dépouille de son caractère émotionnel, on
la prive de sa raison d'être, celle qui depuis des siècles est enracinée dans le peuple
espagnol. Cet enracinement peut tolérer des parenthèses. Les goûts du public sont
changeants et se fixent rarement, comme la mode, surtout lorsqu'ils sont dans l'erreur.
La
fiesta, précisément parce que ses bases reposent sur une terrible vérité, la mort,
s'est ancrée et a survécu dans le goût des gens. A la corrida il n'y a pas de place pour
la frivolité, et si la futilité et l'insubstantiel prévalent, alors pour moi il n'y a aucun doute:
la
fiesta lentement mais inexorablement disparaîtra comme tant d'autres spectacles ont
disparu. Je crois en la possibilité d'une renaissance. Renaissance ne veut pas dire
retour complet au passé. Le passé ne revient pas, mais son essence oui, cela est
possible. Ce serait suffisant. Nous, les défenseurs de la
fiesta, nous nous en
satisferions. Ne vous mettez pas en colère contre moi charmantes femmes. Votre
présence dans les arènes me convient on ne peut mieux. Comment y seriez-vous de
trop quand nous sommes incapables de vivre sans vous à la maison ou ailleurs ?
Combien de fois lors de corridas ennuyeuses mes yeux, désintéressés par ce qui se
passait dans le
ruedo ont-ils contemplé vos frimousses, l'élégance de votre allure, tout
en écoutant les badineries de vos commentaires, et non comme autrefois, quand dans
les gradins on ne voyait que des hommes fumant des cigares gros comme des barreaux
de chaise et vociférant des stupidités et des injures aux toreros, des hommes qui, se
donnant des airs de grands durs fanfaronnaient, des phrases toutes faites du style: "
Moi en tauromachie j'en connais un rayon" ! Et puisqu'ils en connaissaient un rayon ils
se vengeaient sur leurs contradicteurs à grosses bouffées de barreaux de chaise. Vous
comprenez aisément que le choix est vite fait. Votre compagnie me convient très bien,
mais pourquoi ne devenez-vous pas peu à peu de vrais
aficionadas, cela ne vous
coûterait pas un gros effort ? Vous mangeriez moins de chocolats glacés, vous
souffririez au lieu de rire, mais je vous l'assure: la souffrance ajoutée à l'émotion, c'est
comme un chatouillement qui éveille non pas une inexplicable joie, mais un sérieux qui
s'enracine sans blesser. Il est évident, je m'empresse de le dire, que d'autres causes ont
joué un rôle dans l'avenir ainsi que dans la transformation de la
fiesta, entre autres: le
changement profond des habitudes, l'élévation du niveau de vie, l'influence de la
publicité. Mais enlevons nos oeillères. La
fiesta est debout, elle peut tituber mais pas
s'effondrer. Ses racines sont profondes. La corrida durera encore longtemps.




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