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Les mulillas




Les taureaux sont tous morts. L'après midi se termine. Le soleil a quitté l'arène
comme un spectateur de plus. La lumière du crépuscule étend sa mélancolie. Comment
a été la corrida ? Peu importe. Bonne ou mauvaise elle est finie. Les mules traînent le
cadavre du dernier taureau au son d'un paso doble qui résonne comme une étrange
marche funèbre. Nous nous levons après être restés assis pendant deux heures. Nous
ressentons une fatigue physique et une vague tristesse. Nous ressentons en nous même
la mélancolie du crépuscule. Nous ressentons l'imminente arrivée de la nuit comme une
angoisse. Ce manque de sérénité est plus intense un soir de corrida. Pourquoi ? Voilà
une question que je me suis posée bien des fois sans trouver de réponse. Autrefois, les
alentours de l'ancienne arène madrilène étaient bien pourvus en tavernes où l'on faisait
griller à la vue du client des côtelettes de veau ou d'agneau sur de grands grills. J'en ai
mangé je ne sais combien, arrosées d'un bon vin de Valdepeñas
à la sortie des
corridas. Eh bien, ni les côtelettes ni le vin n'apaisaient mon abattement. L'émotion
produite par une corrida est-elle si forte même chez les habitués ? Dans mon cas, oui.
J'en ai souvent fait l'expérience; ce malaise commence au moment où les mules
emportent le dernier taureau. Les
mulillas sont en général un trio de mules (dans
certaines arènes ce sont des chevaux et dans d'autres, elles ne sont que deux et parfois
même ce n'est qu'un seul animal qui emporte le taureau mort ) élégamment harnachées,
qui d'un bon galop emportent vers le bâtiment d'équarrissage la masse inerte du
taureau. Pendant la corrida, l'arrastre
attire à peine l'attention. On ne s'y intéresse que
si le taureau a été(ou si le public estime qu'il a été)très brave et que les
mulilleros se
voient contraints de faire faire un tour de piste au cadavre pour qu'il reçoive l'hommage
d'une ovation. Moment pathétique qui me perturbe au point de me donner la chair de
poule, ce qui chez moi est la marque d'une profonde émotion. En parlant des mules,
qui comme sur le sable de la piste vont emporter mes pauvres commentaires au
desolladero de la critique de leurs lecteurs, j'en viens à réfléchir sur mon audace à
prétendre refléter très sommairement l'énorme importance de la fiesta, sa variété de
nuances, son histoire pleine d'événements, quelques uns tragiques d'autres
éblouissants, tous passionnants. Je les ai écrits avec la même euphorie que celle qui se
dégage d'une bonne corrida. Je les ai écrits avec plaisir, et maintenant, au moment de
terminer, je ressens la même mélancolie que lorsque les mules emportent le dernier
taureau dans la lumière du crépuscule qui diminue, orpheline de la luminosité du soleil.
Les spectateurs défilent déçus ou ravis. Les toreros se retirent triomphateurs ou
conspués. L'arène est vide. Le taureau et ce livre sont maintenant au
desolladero. Une
vague tristesse m'envahit. Que donnera ce livre ? Quel accueil lui sera réservé ? Sera-
t-il un succès ou un échec ? Sera-t-il savouré tel un tendre filet de boeuf ou laissé de
côté comme une carcasse de poulet que personne ne veut ? La réponse est dans le
vent. Dans le vent du crépuscule d'un après midi de corrida.




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