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Les banderilles
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Permettez que je parle un peu de moi. Mon afición pour les taureaux, qui naquit
dans mon enfance, quand les gosses jouent au taureau, ne s'est pas limitée à être un
spectateur assidu des corridas, mais dans ma jeunesse puis à l'âge adulte, j'ai pratiqué
le toreo avec des vachettes dans des tientas et lors de quelques festivals pour
aficionados. J'ai pris ma retraite (cela ne date pas d'hier) en 1933 parce qu'un jeune
taureau très éveillé a jugé bon de me gratifier d'un coup de corne qui me maintint au lit
pendant un mois et demi, car à l'époque la chirurgie n'était pas aussi expéditive
qu'aujourd'hui et que les blessures mettaient longtemps à guérir. Donc je toréais à la
cape et la muleta, je ne dis pas que je le faisais bien, mais enfin je me défendais. J'en
suis même arrivé avec les vachettes à simuler la mise à mort mais jamais il ne me serait
venu à l'idée d'essayer de poser les banderilles. Cela me semblait être d'une difficulté
insurmontable. Mes amis toreros m'assuraient que rien n'était plus facile. Ils firent tant
que je finis par accepter que l'on m'annonce comme banderillero dans une
becerrada. Un de mes amis me donna quelques leçons théoriques sur le cuarteo et,
sans autre forme de procès, je me présentai une paire de banderilles à la main, disposé
à effacer le souvenir de Lagartijo. Je me dirigeai vers le becerro, arrivai devant sa tête,
je m'embrouillai, ne sachant où mettre les bras, et le veau en profite pour m'encorner,
me propulse dans les airs et du coup qui s'en suivit je suis resté comme qui dirait
complètement groggy. Le souvenir de Lagartijo pouvait dormir tranquille. Plus jamais
je n'ai essayé de poser des banderilles. La suerte de banderilles ne voulait pas rentrer
dans ma caboche. A quoi servent les banderilles ? Pourquoi ce deuxième tercio
existe-t-il ? En effet, c'est une espèce de parenthèse entre le premier et le troisième. Le
taureau s'est employé à fond pendant les piques. Va-t-on lui imposer d'autres efforts ?
Cela ne semble pas prudent. En passant au tercio de banderilles il ne cesse de courir
en tous sens dans le ruedo, poursuivi par les toreros, mais ces derniers ne font que les
passes nécessaires pour faciliter la tâche du banderillero. On dit que bien des
taureaux changent lors du tercio de banderilles, c'est pour cela que certains bons
aficionados plaident pour sa suppression, car ils le considèrent comme superflu et
même dommageable. Les banderilles sont-elles néfastes ? Elles gênent au moins le
taureau et en certaines occasions le torero qui, en toréant à la muleta reçoit dans la
figure le bâton mal placé. Or, il est certain que la suerte de banderilles est belle
lorsqu'elle est exécutée par un pur artiste, peut-être une des plus belles du toreo, il
serait donc dommage de la supprimer. Je ne crois pas que quelques harpons plantés à
fleur de peau puissent décider du changement de caractère du taureau. Pour en être
sûr, il faudrait savoir quelque chose que nous ignorerons toujours: son degré de
sensibilité; il faudrait percer ce mystère, et ce problème n'est pas simple. On peut
parler à une gamine qui nous plaît, pas au taureau. La dite gamine nous rend fous parce
que tantôt elle pense ceci, tantôt elle pense cela, tantôt elle est furieuse, tantôt elle est
rigolote. Pourquoi ? On le lui demande et elle nous répond: " Mais je n'en sais rien moi,
c'est comme ça..." Dieu me garde de comparer une gamine à un taureau; mais peut-
être que si le taureau pouvait parler il répondrait la même chose.
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