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Les piques
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A ses débuts, l'art de toréer, tel que le fondèrent les premiers maestros, accordait
aux piques une place primordiale, si importante que sans elles la fiesta n'aurait pas été
possible. De nos jours encore, alors que la férocité du taureau a tant diminué et que les
goûts des spectateurs ont tant changé, sans la suerte de varas elle pourrait
difficilement subsister, mais la suerte n'est plus que l'ombre d'elle même. Durant de
nombreuses années, bien plus d'un siècle, les picadors avaient sur les affiches de
corridas autant d'importance que les matadors. Théophile Gautier, dans son magnifique
voyage en Espagne, évoque l'énorme popularité d'un célèbre picador de l'Espagne
romantique. Le châtiment des piques était et reste indispensable à l'exécution des
autres suertes du toreo. La suerte de varas n'est ni plus ni moins qu'un moyen
sanglant d'affaiblir les puissantes forces du taureau, diminuées non seulement par le
sang versé, mais aussi par l'effort qu'il déploie contre le cheval, effort qui éprouve sa
musculature. La suerte de varas primitive se termine en 1927, année où une
ordonnance gouvernementale rend obligatoire le matelas protecteur, ordonnance
promulguée pour atténuer probablement la cruauté que supposait le manque de
défense du cheval, qui était très souvent gravement blessé et très fréquemment tué
d'une mort horrible, le cheval foulant ses propres entrailles déchirées par un coup de
corne. C'était réellement un spectacle que je n'hésite pas à qualifier de répugnant. Le
matelas y mit fin ainsi qu'il mit fin à la suerte de varas pratiquée dans les règles d'un art
pour lequel le cavalier devait faire preuve d'adresse, de hardiesse et de courage. Les
bons picadors faisaient en sorte de protéger leur monture de la poussée du taureau, en
le retenant avec la faible défense que constituait la pique. C'était difficile d'y parvenir,
mais quand ils y arrivaient, la suerte était belle et émouvante et justifiait la renommée
des picadors. La faible défense s'est transformée en une forteresse imprenable sur
laquelle vient se briser inutilement la combativité du taureau et qui permet au picador,
avec une impunité presque totale, de le châtier à son gré sans avoir à employer les
recours de l'art, et cela n'est ni beau ni valeureux. Les chutes qui leur étaient infligées
avant l'adoption du matelas étaient constantes et terribles. De nos jours elles sont rares
et peu violentes. La suerte de varas ne survit aujourd'hui que pour les raisons
évoquées plus haut. Elle survit, mais si autrefois en certaines occasions elle était
répugnante, aujourd'hui elle est toujours lamentable, parce que très peu de picadors
savent l'exécuter avec art puisque le matelas leur accorde l'impunité. Aujourd'hui c'est
une formalité nécessaire que le public rejette en vociférant contre les picadors, que l'on
devrait plutôt appeler "saigneurs" de taureaux. Avec l'antique suerte de varas ont
aussi disparu les quites que les matadors ou un quelconque autre torero faisaient au
picador renversé et à la merci de la charge du taureau. Le quite était toujours un geste
D'une extrême noblesse. Il fallait prendre des risques pour sauver un camarade. C'était
aussi une occasion de briller pour les matadors qui pouvaient montrer, d'abord leur
connaissance du combat, puis leurs talents d'artistes.
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