Page précédente
Le dernier tercio





Nous sommes arrivés au point culminant du drame taurin. Le taureau va mourir. Tout
ce qu'il fera pour s'opposer à ce funeste dessein est vain. Il ne lui reste que quelques
minutes à vivre. Minutes précieuses pour le taureau, minutes décisives pour son
matador. De la façon dont meurt le taureau dépend la clameur du triomphe ou le
désagrément de l'échec. L'évolution de la fiesta a fait que toute l'attention se porte sur
ce dernier tercio, et à l'intérieur de celui-ci, sur la faena de muleta, qui autrefois n'était
qu'une préparation pour la mise à mort du taureau. Manuel
Domínguez, que l'on
affubla du surnom de Desperdicios, surnom qu'il rejetait d'ailleurs, et qui fut le plus
représentatif des toreros romantiques, menant une vie de conte de fées, parsemée
d'aventures en Espagne, en Uruguay et en Argentine, se distingua plus pour ses
qualités de matador que de torero. Son point fort était l'estocade tant al recibir
qu'au
volapié. Lors d'une corrida, quand les trompettes annoncèrent le dernier tercio
Domínguez prend l'épée et la muleta et se dirige vers le taureau. Il le trouve les pattes
d'équerre, c'est à dire calme, les quatre membres dans une attitude de repos total, état
que requiert la suerte de volapié. L'arrivée de Domínguez ne perturbe pas le taureau.
Il ne bouge pas. Alors le matador s'élance et le tue d'une grande estocade. La majeure
partie du public l'ovationne. Une minorité manifeste sa désapprobation. Un spectateur
l'interpelle: " A quoi donc te sert la muleta ? ". Et Manuel Domínguez répond: " A
mettre les pattes du taureau d'équerre, mais comme elles s'y trouvaient déjà il ne me
restait plus qu'à le tuer ". Aujourd'hui une telle décision provoquerait un chahut
phénoménal. De nos jours la muleta sert à tout sauf à mettre les pattes du taureau
d'équerre. C'est l'instrument destiné à égayer le spectacle comme dirait Curro
Cúchares. La sélection des éleveurs qui cherchent à atténuer la férocité du taureau et
par conséquent l'aplanissement des difficultés qu'il pourrait présenter, a fait que le
torero peut toréer beaucoup plus près des cornes que ne pouvaient le faire ses
prédécesseurs, lesquels ne pouvaient s'y aventurer parce que l'âpreté du taureau ne le
permettait pas. Cette âpreté qui engendrait les difficultés, survit chez un nombre réduit
de taureaux, constituant l'exception qui autrefois était la règle. Le toreo a donc gagné
en couleur et en gaieté et a vu se transformer en spectacle souriant ce qui était
émouvant, ce qui était varié en monotonie, ce qui était un art à l'envergure dominatrice
en art banal. Pour les bons aficionados qui jugent le torero en fonction du taureau qu'il
a devant lui, le dernier tercio présente l'intérêt de pouvoir étudier le comportement du
taureau et son degré de bravoure. Ah, ces bons aficionados comme ils sont exigeants
! On a piqué le taureau, on lui a posé des banderilles, on l'a étourdi à chaque instant de
passes de cape, on l'a fait tourner en bourrique et par-dessus le marché on voudrait
que lors du dernier tercio il charge comme s'il venait de sortir du toril. " Il faut se
mettre à la place du taureau ", disait un spectateur à un autre qui lui répliqua: " Mettez-
vous y donc, car vous avez peut-être de bonnes raisons pour cela ". Et c'est parti pour
une engueulade, bien entendu. Mais les disputes sont parfois le piment de la fiesta.


Page suivante