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Vers glossaire
La trompette sonne




Les bons aficionados, mais aussi bon nombre de spectateurs occasionnels arrivent
aux corridas plus en avance qu'à n'importe quel autre spectacle. Certains se
rassemblent dans la cour des chevaux par où entrent les toreros, pour les voir de près.
Les plus entreprenants serrent la main des matadors en leur souhaitant bonne chance.
D'autres se réunissent dans les couloirs des gradins pour observer l'agitation des gens
qui arrivent. Il se forme de petits cercles où on parle tauromachie. Il règne une
ambiance bruyante, gaie, optimiste. On est toujours optimiste quand on va à la corrida.
Les seuls à se rendre aux arènes sans grande envie, ce sont les toreros. C'est normal.
Ces moments qui précèdent la
fiesta sont les pires pour eux. Ils sont tourmentés et
préoccupés par l'inconnue qu'ils auront à résoudre dans peu de temps, le hasard du
triomphe ou de l'échec couplé à la possibilité d'une blessure grave. Cette crainte est si
forte chez certains que l'on raconte qu'un torero qui se trouvait devant la porte des
cuadrillas attendant que sonne la trompette, vit s'approcher de lui un homme qui
l'embrasse avec émotion. Le torero, les yeux voilés par la brume de la frousse,
reconnaît vaguement un visage connu et demande à celui qui le salue si
affectueusement: " Avez-vous vu mon père par là ? " En guise de réponse, un
balbutiement: " Mais c'est moi, mon fils ". Je vais vous raconter une autre anecdote très
révélatrice de l'état d'esprit des toreros à ce moment là. Un vaurien qui gagnait sa vie
en faisant le
banderillero, tâche qu'il accomplissait fort mal, n'ayant de place fixe dans
aucune
cuadrilla demandait au matador de l'engager pour quelques corridas. Sachant
qu'il essuyait presque toujours un refus cinglant, il profitait des moments précédant le
paseillo et leur demandait le service que le torero lui accordait sans savoir ce qu'il
disait. Une fois le matador répondit: " Tu tombes sur os mon pauvre vieux! Aujourd'hui
je ne perds pas les pédales et je ne veux pas de pantin à mes côtés devant le taureau".
Cette inquiétude des toreros devant l'imminente découverte de l'inconnue de la qualité
des taureaux est fort compréhensible. Cette inconnue constitue l'attrait de la
fiesta,
c'est elle qui provoque l'agitation qui se répand dans les gradins des arènes durant les
préliminaires. Comment un tel va-t-il se comporter ? La fête sera-t-elle réussie ?
Ennuyeuse ? Plaisante ? Va-t-il se passer quelque chose ? Ne va-t-il rien se passer ?
Le temps s'écoule inexorablement. Les alguazils ont enfourché leur monture. Les
retardataires arrivent précipitamment. Les conversations sont très bruyantes. La loge
présidentielle est encore vide. La fanfare accorde ses instruments. Le président prend
possession de son fauteuil. Bien vite il agite le mouchoir blanc qui provoque un vibrant
son de trompette. Un silence relatif s'installe dans l'arène. Le son de la trompette se
prolonge quelques secondes accompagné de celui des timbales. Les alguazils font leur
apparition dans le
ruedo vide. Pour tout bon aficionado, c'est à ce moment que
commence l'émotion, cette émotion unique des corridas, semblable à celle du joueur
de cartes qui attend impatiemment celle qui lui apportera la fortune ou le malheur. Le
sort en est jeté.



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