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Vers glossaire
Lagartijo et Frascuelo




Tout art a connu ou s'est vu attribuer avec plus ou moins de fondement un âge d'or.
Celui qui le vit ne se rend pas compte qu'il est entouré de projecteurs qui dispensent
une lumière dorée. Ce n'est que beaucoup plus tard que resplendissent de leur plus bel
éclat les éclairs géniaux. Il n'en a pas été ainsi dans l'art de toréer. On a imaginé
d'appeler âge d'or une période toute récente du toreo. Cela sonne bien à l'oreille " âge
d'or" du toreo et on l'attribua à l'époque de Joselito et de Belmonte. Ils furent deux
grands toreros. Bien de ceux qui grâce à Dieu sont encore comme moi de ce monde,
l'ont vécue de son début à sa fin, brisée tragiquement par la mort de Joselito. Pour la
triste raison que je viens d'évoquer cette époque fut brève, un peu moins de dix ans.
Joselito et Belmonte furent de grands toreros, mais à mon avis jusqu'à plus ample
informé, la véritable époque d'or du toreo fut celle de Lagartijo et Frascuelo,
beaucoup plus longue puisqu'elle dura plus de vingt années, durant lesquelles ils
régnèrent en maîtres absolus sur la fiesta. Ils étaient tous deux très différents dans leur
art. Lagartijo personnifiait l'élégance. Frascuelo le courage. Lagartijo l'insouciance
andalouse. Frascuelo l'impétuosité et le point d'honneur. Je crois que la personnalité de
Lagartijo fut plus profitable à la fiesta que celle de Frascuelo. Rafael Molina introduisit
dans les ruedos quelque chose qui n'existait pas, l'élégance des mouvements du torero,
pas affectée mais naturelle, comme doit naître l'élégance authentique. Une phrase
devenue célèbre disait que rien que pour voir Lagartijo faire le paseillo cela valait la
peine de payer son billet d'entrée. Eloge singulier que peu de toreros ont mérité.
Frascuelo était grossier et ne se fiait qu'à la force de ses facultés physiques, à sa
volonté inébranlable, à sa témérité d'esprit, qui finit par couvrir son corps de cicatrices.
La rivalité surgit entre eux aussi forte qu'enflammée, encore plus forte et enflammée
parmi le public qu'entre les deux protagonistes. Les taureaux qu'ils combattaient étaient
encore des fauves d'âge et de prestance inspirant le respect, pleins de vices qu'il fallait
dominer et de problèmes qu'il fallait résoudre. Lagartijo se servait de ses
connaissances des animaux, de son intuition artistique, de sa finesse, de son agilité et
aussi de sa prudence qui n'évitait pas le danger, mais qui ne le recherchait pas non plus
comme cela était habituel chez Frascuelo, bien meilleur matador que son rival.
Lagartijo surpassait son rival banderilles en mains. Lagartijo fut un banderillero
prodigieux, suerte au cours de laquelle il pouvait montrer tout à son aise la finesse
incomparable de son élégance. Les derniers effluves romantiques survivaient encore.
Lagartijo et Frascuelo rivalisaient de façon chevaleresque à la poursuite des lauriers de
la gloire, du bravo populaire sans se préoccuper des mesquineries économiques.
L'élégance et le courage, le point d'honneur et la finesse entraient en lice. La chance
était versatile envers les deux rivaux. Leurs partisans s'enflammaient et souffraient de
leurs succès et de leurs échecs. Ils ne le savaient pas, mais je suis convaincu qu'ils
vécurent l'âge d'or de la tauromachie.


Rafael Molina Sánchez: "Lagartijo"
Photo extraite de:
"El mundo de los toros"
Antonio Díaz Cañabate
Editorial: Everest.León. España. 1969
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