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La faena de muleta




Mon humble littérature a été accusée d'être teintée de nostalgie. Je le reconnais. Le
passé m'enchante, pas le présent, ce que je regrette naturellement. C'était la même
chose dans ma jeunesse. Je n'éprouvais aucun enthousiasme pour le progrès. J'aurais
vécu aussi bien à l'époque de la chandelle, des diligences et autres antiquailles. Les
progrès de la civilisation dont la plupart sont à mon avis superflus, me laissent froid. En
somme, je suis un rétrograde, mais je reconnais que si tout le monde pensait comme
moi, pauvre de nous ! Il n'y a rien à faire le monde avance, se transforme. N'oublions
pas que la
fiesta de toros forme un petit monde incrusté dans la terre et que, par
conséquent, elle n'a pu rester figée pendant que tout autour d'elle va à une vitesse folle.
La
fiesta aussi est allée de l'avant comme les bons toreros. Elle a tellement évolué
qu'elle est presque méconnaissable pour nous qui l'avons suivie pendant plus d'un demi
siècle. La
fiesta moderne n'a rien à voir avec l'ancienne. Le taureau est un autre
animal. Le torero est un autre homme. Le public une foule différente. Le déroulement
des trois
tercios du combat n'a qu'une lointaine ressemblance avec ce que virent nos
yeux. C'est la conséquence du progrès. Très cher monsieur. Entrez donc monsieur le
Progrès; vous êtes chez vous. Me permettez-vous une question ? Je ne vais pas
discuter des raisons qui vous ont poussé à favoriser la nécessaire évolution des
corridas. Je les accepte. Ai-je le choix ! au sein de cette évolution, pourquoi avez-vous
concentré tout l'intérêt sur la
faena de muleta ? La faena de muleta n'est qu'une
partie pour aussi importante que vous la considériez de l'ensemble du combat. Cela a
toujours été ainsi. L'intérêt était le même à tout instant, de la sortie du taureau jusqu'à
sa mort. J'accorde que la
faena de muleta a évolué lentement, acquérant une
importance qu'elle n'avait pas primitivement, mais, monsieur Progrès, permettez moi de
vous le dire vous avez passé les bornes. Que le torero se serve de la muleta pour sa
mise en valeur personnelle, est une chose, que tout dépende d'elle comme cela se
produit de nos jours en est une autre. Il faut reconnaître même s'il nous en coûte, nous
les amoureux de la
fiesta, que les suertes du toreo souffrent de monotonie et
qu'autrefois la diversité des trois
tercios palliait à cette monotonie, diversité que vous
avez beaucoup atténuée en centrant tout l'intérêt presque exclusivement sur la
faena
de muleta, et comme en raison de l'évolution du taureau par son uniformité, rares sont
ceux qui contraignent le torero à varier son travail, nous nous trouvons, monsieur
Progrès, dans une situation où pour avoir augmenté si démesurément l'importance de la
faena de muleta, celle des autres suertes, pourtant aussi intéressantes qu'elle, a
considérablement diminué. Excusez ces lamentations d'un rétrograde, mais si vous y
réfléchissez, peut-être me donnerez vous raison, peut-être comprendrez-vous que
vous êtes allé trop loin dans votre désir permanent de progresser, et peut être les eaux
retrouveront-elles leur cours normal et les corridas leur diversité.



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