Le matin du jour fatal, le jour de leur mort, les taureaux se promènent dans le corral
de l'arène, leur dernière demeure, d'un pas qui dénote l'inquiétude. Ce n'est pas qu'ils
pressentent leur fin proche, mais d'étranges personnages regardent par les burladeros
en glissant un oeil et se penchent aux rampes qui surmontent les hauteurs des corrales.
Ce sont les membres des cuadrillas qui viennent participer au tirage au sort qui
décidera de l'ordre dans lequel les taureaux seront combattus, les fondés de pouvoir
des matadors qui vont toréer, les représentants de l'autorité et de la direction des
arènes, les vétérinaires et enfin les curieux attirés par l'apartado et l'opération qui se
réalise pour enfermer les taureaux dans le toril d'où ils sortiront vers le ruedo. Dans
cette opération, interviennent bien évidemment les cabestros traîtres inconscients du
drame des taureaux. Parfois l'apartado se passe sans difficulté majeure, mais en
quelques occasions les choses se compliquent parce que la nervosité des taureaux
s'envenime et sème la confusion; ils n'obéissent plus aux rusés cabestros ni au non
moins astucieux maître bouvier et refusent d'entrer dans le labyrinthe des portes qui
s'ouvrent et qui se ferment; ces portes qui lors des dernières heures de vie des
taureaux sont comme un clin d'oeil que la mort leur adresse. Il est des taureaux - en
général pas toujours les plus braves plus tard dans le ruedo - dont on dirait qu'ils
devinent la perversité des portes et qui se voyant prisonnier dans une étroite cellule,
antichambre du toril, les attaquent avec la furie du puissant qui se voit trompé. Voir
éclater cette rage est saisissant, surtout quand elle n'est pas que momentanée, mais
qu'elle se renouvelle après de brefs instants de calme apparent. Le taureau ébrèche ses
cornes contre le bois d'où sautent des éclats. En certaines occasions la charge du
furieux et infortuné animal sort la porte de ses gonds. D'autres taureaux ne se laissent
pas leurrer par la ruse. La porte s'ouvre. Le taureau ne se précipite pas vers cette
apparente liberté. Il reste immobile. Il contemple méfiant l'espace qu'on lui a grand
ouvert et ne mord pas au fourbe appât. Il recule. Tourne en rond. Il s'approche du
seuil, et à peine l'a-t-il foulé qu'il recule comme qui résiste à une tentation. Ces
taureaux là, tant les furieux que les passifs, sont-ils plus intelligents que les dociles qui
se laissent duper ? C'est du moins l'impression qu'ils produisent et ce sont ceux qui me
sont toujours les plus sympathiques, et bien entendu, ce sont ceux qui donnent quelque
intérêt à l'apartado, intérêt qui disparaît lorsque le transfert des taureaux depuis les
corrales jusqu'au toril se déroule sans aucun incident. Les taureaux, peu après midi,
restent enfermés dans d'obscurs cachots. Quand leur porte s'ouvrira, ils se
retrouveront face à la relative étendue du ruedo. Le moment capital de leur vie est
arrivé et c'est le moment de leur mort. Il leur reste vingt minutes d'existence. Pendant
ce laps de temps ils doivent lutter, pas pour défendre leur vie perdue d'ores et déjà,
mais pour glorifier leur mort destin du sang brave. Certains vendent chèrement leur
peau, d'autres périssent de façon vulgaire et sans gloire.
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